Cambrai- La Senia en Breguet

 

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 Bréguet 2 ponts à In Amguel au crépuscule

Le premier Mai 1963, dans la soirée, je pris le train gare du Nord pour Cambrai et sa base aérienne: j'étais convoqué pour effectuer mon service militaire. Dans le train je rencontrais quelques jeunes dont un charpentier Savoyard, ils allaient vers la même destination que moi . A la descente du train nous étions une douzaine ; j'achetais des cartes postales , puis nous allâmes au buffet  de la gare où deux militaires buvaient des pressions au comptoir , le camion était en face sur la place , il fallut attendre le dernier train , vers minuit nous partîmes vers la base aérienne où on nous appris  que la moitié d'entre nous partirait d'ici quelques jours, pour Oran La Sénia . La première perme était fixée à la mi-Juillet pour ceux restant en France, pour les autres à voir sur place, où ce sera une autre paire de manches .Le 3 Mai nous touchâmes le paquetage et rendîmes nos effets civils ,il y eu pour tous des boutons à recoudre, toute la chambrée se livra donc à des travaux de couture; quand aux dimensions des frusque militaires, peu avaient la chance d'en avoir exactement à leur taille, ma capote m'arrivait près des chevilles, mes slips étaient trop petits, il fallut échanger entre nous ou au magasin si possible .Ce jour là j'appris aussi que sur les 450 convoqués, 350 partiraient pour l'Algérie , les autres pour Nancy ; pour moi mieux valait le car que l'avion et les permes envolées; mais, certains étaient "prioritaires" pour rester près de chez eux, c'est celà aussi l'égalité à la française, je l'apprendrai plus tard .

   Le 11 Mai, tôt le matin, vêtu de l'uniforme neuf, ou presque: (souvent tout était d'occase même les godasses), le paquetage sur le dos, la valise à la main nous étions 120 à faire la queue près d'un vieux Bréguet deux ponts : la soute pour les marchandises, l'étage pour les voyageurs; la première moité dont je faisais partie hérita d'un superbe siège au premier étage avec dossier et appuie-tête réglable, le mien se trouvait juste sur l'aile, près des moteurs, j'avais une superbe vue sur l'extérieur; la deuxième moité s'entassa sur des banquettes, dans la soute avec les paquetages, juste quelques hublots pour la vision et l'éclairage. Ces vieux Bréguet avaient déjà fait une carrière à Air France, avec des réservoirs supplémentaires ils pouvaient traverser l'Atlantique; l'avion avait déjà fait un voyage la veille vers Oran, il devait en faire un troisième le lendemain, pour emmener en tout 350 appelés en Algerie . C'était pour moi comme pour la grande majorité d'entre-nous notre baptème de l'air, aussi étions nous assez crispés .

    Le voyage fut long, le vieux coucou volait lentement, le ciel était clair nous aperçûmes Paris au loin, puis le Massif Central où nous fûmes un peu secoué , ensuite la Méditerranée, là ou la terre disparu à l'horizon, l'angoisse se fit plus pressante .Les moteurs Pratts et Witteney faisaient un boucan d'enfer, mais rien à côté de ceux  des Nord-Atlas empruntés plus tard, enfin nous allions vers le soleil lentement mais sans doute surement, je me consolais en pensant à mes collègues assis dans la soute . Enfin vinrent les Baléares que nous survolâmes tranquillement, quelques fuites d'huile étaient apparues côté moteurs mais rien d'alarmant  . Chouf ! les Baléares ci-dessous: photo prise lors d'un autre voyage en super constellation d'Air-France. 

Les iles Baléares vues du ciel

  sahara-020-1.jpg     Après 6 heures et quart de vol, l'avion amorça sa descente par paliers en vue des côtes Algériennes . La vue sur Oran et la        montagne de Santa-cruz  était splendide mais la descente par paliers stressante et brutale, le pilote ne soignait pas ses passagers, j'étais crispé, mon estomac se serrait et je n'étais pas le seul, mon voisin un gars du Calvados palissait à vue d'oeil, bientôt vert de trouille il ne se retint plus et se mis à vomir sur ses genoux à chaque secousse , puis se fut le crissement des pneus sur la piste et un grand soulagement pour nous tous, j'avais les fesses en compote et mal à la tête. Nous n'eûmes  pas le temps de nous attarder à contempler le décor, des sous-officiers braillards nous firent aligner puis monter dans les GMC de toutes les guerres depuis la soit-disant dernière, ce fut après l'aéroport la descente de l'allée de palmiers menant à la sortie de la BA 141, derrière celle-ci nous apercevions les longs bâtiments au style vaguement mauresque, puis la traversée de la route Oran-Sidi Bel-Abbés, le camp d'instruction était situé juste en face de l'autre côté de la route.

       Le Club Med, comme nous l'appelions par dérision, sauf que les gentils G.O n'étaient souvent que de tristes personnages que la guerre d'Algérie avait aigris : encore une défaite de plus, la dernière victoire de l'armée Française remontait à 1918, moralement c'est dur, même en ingurgitant force bière et alcool . Le métier comme pour beaucoup d'autres se transmettait souvent de père en fils; ou alors c'était le besoin d'aventure, plus tard j'ai rencontré les pilotes: eux étaient là par passion ou par tradition pour les fils de familles. Les brimades étaient monnaie courante, il nous fallut marcher au pas, faire des pompes pour un oui pour un non, un petit gars très sportif fit mieux que notre sergent Antillais à son premier parcours du combattant, s'ensuivirent pour lui, souvent sans raison des pompes, dont une série le nez au-dessus de la fosse des pissotières . Je laissais échapper un jour le qualificatif "vache"  sans nommé personne, mais entendu par un lieutenant descendant d'une lignée de militaires, j'écopais d'une heure de garde-à-vous au mess sous-offs pendant que ces messieurs buvaient et jouaient au billard , je dus aussi récurer leur piscine et courir en portant le paquetage : la haine voyez-vous ! pendant qu'ils se moquaient . Heureusement il y avait une bonne ambiance entre nous , nous allions en chantant des chansons imbéciles où les paroles disaient entre autres "qu'il est doux de mourir à vingt ans" là ! je m'abstenais, articulant juste les lèvres, nous nous rendions ainsi  à l'ordinaire sur la base, de l'autre côté de la route .  De très jeunes marchands Arabes venaient nous vendre des oranges, des grenades et autres fruits des vergers,  à travers le haut grillage entourant le camp ; de petits mendiants morveux et loqueteux venaient aussi quémander du pain ou des biscuits, il nous fut interdit de leur donner quoique se soit "ils ont l'indépendance qu'ils se démerdent ! " entendait t'on . Un jour passèrent des camions chargés de jeunes criant " Algérie Française" et agitant des drapeaux Français, puis d'autes passèrent avec des drapeaux Algériens, ceci un an après l'indépendance : "derniers pieds-noirs" ou jeunes musulmans sans travail ? le chaos était réel, les manifestations nombreuses, l'économie était décapitée par le départ des Français .img-0351.jpg

 img-0350.jpg  De l'autre côté de la route dans un grand terrain vague gisaient encore quelques épaves de voitures ouvertes à tous les vents, bientôt ne resta plus qu'un squelette de Simca 8 . Des anciens nous expliquèrent que fin Juin 1962, à peine un an avant notre arrivée, l'immense terrain vague été rempli de voitures, les "Pieds-Noirs" abandonnant le pays définitivement avaient laissé là leurs voitures après avoir abandonné leurs maisons, leurs commerces, leurs entreprises, ils partaient en famille avec seulement leurs valises .Ils cherchèrent refuge près de  l'aéroport ou à l'hippodrome tout proche, attendant des places sur d'hypothétiques vols d'avions Français non prévus par le gouvernement; ou encore sur le port, ou les bateaux étaient eux aussi absents. Il y eu des morts, des enlèvements. Il y avait à Oran avant l'indépendance 213 000 européens pour 220 000 Algériens, il en restait 100 000 lors des événements de Juin-Juillet 62, consécutifs à des luttes intestines entre partis Algériens et aux attentats des extrémistes Européens ou Algériens mais  aussi au manque de coordination entre les différents pouvoirs .Le chaos dura longtemps,les souffrances des partants furent terribles, ils n'étaient pas  attendus en France, ( voir sur ce sujet les sites traitant des événements de Mai-Juin-Juillet 62 à Oran) . Par la suite, jours après jours, semaines après semaines l'immense parking se vida de son contenu, les Algériens venant chercher ce que leurs propriétaires ne viendraient plus jamais réclamer; ainsi 10 mois après les faits ne restait plus sur ce terrain vague qu'un squelette de Simca 8 sans intérêt pour personne. 999-001.jpg

Ci-dessus quelques photos du port d'Oran, prises  à l'été 1963 du Front de Mer avec les réservoirs de produits pétroliers détruits par l'OAS en 1962 et une carte postale du port autrefois .                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  img-0353-1.jpg
img-0355.jpg                                                                                                                                                                                                                                                                                  Quelques photos du centre d'instruction militaire qui se trouvait en face de la BA 141 La Senia .                                                                                          
                                             image-44.jpgimg-0333.jpgA droite le centre d'instruction militaire vu du toit d'un batiment de la BA 141
                                                     

img-0332-copie.jpg Le Centre d'instruction militaire de la Senia et la 63/2

 

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